Contre Son Camp Rien à foot

L’interview vérité

Professeur Guilty |  17 novembre 2015

Le message est clair

Le message est clair

A 17 ans, il a traversé une bonne partie de l’Afrique pour venir tenter sa chance en France. Avoir un diplôme, trouver un travail. Ne compte pas sur lui pour se plaindre de ne pas avoir eu un IPhone pour Noël. Non. Mamadou est debout à 6h tous les matins, semaine ou week-end et il ne craint pas l’effort. 1,73 sous la toise à vue d'œil, les pecs et le fessier saillant, sec comme un coup de trique et une coupe à faire pâlir les mecs du Bronx des années 80, tu te rappelles, ceux avec le poste cassette sur l’épaule. De passage temporaire chez ton Professeur Guilty qui l’héberge pour qu’il puisse aller faire son stage de carreleur de 7 heures à 18 heures pour pas un rond, il te raconte sa vie à travers sa passion, le foot, en s’aidant de ses doigts longs comme un jour sans pain, pull marin col V façon Gaultier, jean simple. Un regard appuyé, franc et charismatique. Tu te doutes bien que l’on ne pouvait pas rater ça. Attention, une fois n’est pas coutume, cette interview est véridique. Seul son prénom est un pseudo, par protection, comme le veut la loi concernant les mineurs isolés étrangers.

Moteur, action.

La mise au point

​P.G. : Vendredi a eu lieu un terrible attentat à Paris et avant de commencer l’interview sur le foot, tu voulais donner ton avis sur les terroristes.
M : Tout à fait. Je suis musulman, j’ai grandi dans un petit village au sud du Mali et j’ai fait l’école coranique là-bas. On ne m’a jamais appris à tuer, à voler, à être violent. Rien de tout ça. Quand je vois ces fous tuer à Paris ou dans mon pays où ils enlèvent les femmes, où ils frappent les gens, où ils coupent les bras et les jambes de n’importe qui, même de vrais musulmans, c’est horrible. Je tenais donc à vous faire part de ma tristesse pour ces actes et mon soutien.

Cotisations, buts en bois et terre battue

Village

Son village, sans prétention. Il a bonne réputation.

P.G. : Dans ton village, tu as joué au foot. Raconte-nous à quel âge tu as commencé et comment se passe le football là-bas ?
M : J’ai commencé à 10 ans, j’ai suivi mon grand frère qui joue aussi. Nous allions sur un terrain que les jeunes ont construit pour pouvoir jouer. Nous nous partagions l’argent pour s’acheter des ballons. Pour faire les buts, nous coupions du bois et nous le mesurions pour qu’il soit à la bonne taille. Le terrain était en terre et nous jouions avec des chaussures spéciales que vous n’avez pas en France. Quand je suis arrivé à 10 ans je ne pouvais pas jouer avec les grands parce qu’ils ne veulent pas jouer avec les enfants. Ils sont trop nuls ! Du coup on s’est entraîné avec les autres enfants, à côté du terrain. Des entraînements simples: frappes, passes, centres, dribbles. Il n’y avait pas d’entraîneurs, on a appris le foot tout seul. On faisait aussi des petits matchs entre nous. Je jouais au foot tout le temps, plusieurs heures par jour. Entre midi et deux, après l’école et le soir jusqu’à ce que le soleil se couche.

P.G. : A partir de quel âge as-tu eu le droit de jouer sur le grand terrain, avec les « vrais » joueurs ?
M : Vers 13 ans. J’étais beaucoup plus fort que ceux de mon âge donc j’ai pu y aller. Les grands me regardaient m’entraîner et m’ont dit que je pouvais venir. Les premières fois, ça a été très dur. Ils me mettaient des coups, ils jouaient très physique avec moi. Une fois quelqu’un m’a blessé et mon grand frère s’est battu avec lui. Il me protégeait. Il joue défenseur central là-bas. Il a 22 ans. Il est très fort.

P.G. : A quel poste joues-tu ?
M : Je joue au milieu. Milieu défensif. Je porte le numéro 6. On s’est acheté des maillots. Il m’arrive aussi de jouer 10. Tout dépend des joueurs que l’on rencontre. On fait un championnat avec les autres villages. Comme en France la victoire rapporte trois points. Certaines équipes avaient des entraîneurs, mais pas comme ici. Ils donnaient juste des conseils.

P.G. : Ils étaient comment vos maillots ?
M : Nous, on jouait en vert. D’ailleurs, en 2012, on a commencé à jouer avec les maillots du Brésil. On avait une équipe très forte. On était bon dans tous les secteurs du jeu, on n’avait pas de point faible. On gagnait souvent. Les autres équipes nous craignaient.

P.G. : Comment vous organisiez les matchs ?
M : Un de chez nous allait à moto dans le village voisin pour dire l’heure à laquelle on jouait et vice-versa. Il y avait des coupes à gagner. D’ailleurs, un Français est venu nous voir pour faire un reportage sur nous et nous en a offert.

P.G. : Il y avait beaucoup de spectateurs ?
M : Oui, il y a du monde. Environ 100 ou 150 personnes à chaque match. Bon…pas ma famille, ils s’en foutent que joue bien ou pas. Eux, c’est la culture du travail. Le reste, ils s’en moquent.

P.G. : Quel type de joueur es-tu ?
M : Je joue très simple. Comme Makélélé (NDLR. il a sensiblement la même corpulence), je récupère le ballon, je donne tout de suite. J’aime le foot quand il est simple. J’aime aussi jouer long pour mes attaquants. Trouver la bonne passe, celle qui fait la différence. Quand je joue numéro 10, je cherche plus à dribbler, mais la priorité est de donner de bons ballons.

P.G. : Est-ce que tu étais un joueur agressif ?
M : Non, non. Je n’aime pas faire de fautes. Les autres étaient tous plus grands que moi, du coup j’ai dû apprendre à avoir le bon timing et avoir un bon placement.

P.G. : Tu vas nous faire croire que tu ne mettais jamais les coudes ?
M : Non, non, jamais !

P.G. : Tu aurais aimé être professionnel ?
M : Oui, bien sûr, mais c’est très difficile là-bas. Personne ne t’observe et nous ne pouvons pas jouer ailleurs que dans notre village. Mes parents n’ont pas de voiture, ils se déplacent à cheval. Je vais essayer de jouer dans un club en France. Ce sera la première fois pour moi qu’il y aura des structures. Par contre, il y a Momo Sissoko, l’ancien joueur de la Juventus et du PSG qui vient d’un village à 10 kilomètres de chez moi. Mais lui, il a toujours été en France, il est né à côté de Paris, ce qui a facilité les choses.

Bidon d’essence, télécommande et coupe aux grandes oreilles

La clé du match

La clé du match

P.G. : D’un point de vue télévisuel, comment faisiez-vous pour voir les matchs ?
M : On se cotisait tous pour acheter de l’essence pour le groupe électrogène juste avant le match et nous le regardions chez un ami.

P.G. : Combien tu payais pour voir un match ?
M : A peu près 100 francs CFA ( NDLR. 14 centimes d’euros environ). Ce qui faisait très cher pour nous.

P.G. : Vous regardiez quoi comme match ?
M : La Ligue des champions, la Can et la coupe du monde. Mais la Ligue des champions, on regardait tout, tout, tout ! On ne ratait aucun match. On a aussi regardé l’Euro 2012.

P.G. : Quelles équipes étaient les plus populaires ?
M : Moi, je suis fan du Real de Madrid. Il y a beaucoup de monde chez moi qui aime le Barça. C’est l’équipe la plus aimée. Beaucoup aiment Chelsea aussi.

P.G. : A cause de Drogba ?
M : Oui ! A cause de lui !

P.G. : Êtes-vous fier de voir de grands joueurs africains qui jouent à ce niveau ?
M : Oui, très. Qu’ils soient maliens ou pas. Mais Drogba c’est particulier, car sa femme est malienne. Nous aimions aussi beaucoup Eto’o, à l’époque où Ronnie jouait avec lui.

P.G. : C’était comment l’ambiance devant la télé ?
M : La folie ! Tout le monde est à fond, ça crie, ça chambre beaucoup. Les matchs Real-Barcelone étaient très, très chauds ! Il y a aussi beaucoup de fans de Liverpool, du Bayern, d’Arsenal et du Milan.

P.G. : Comment es-tu tombé amoureux du Real de Madrid ?
M : J’ai regardé des cassettes vidéo du Real quand j’étais petit. Un monsieur avait apporté ça. J’ai vu jouer Zidane et depuis je suis pour Madrid. Roberto Carlos, Beckham et Luis Figo m’ont aussi vraiment fait rêver. Je trouve le maillot très joli, le stade, tout ce que Madrid peut dégager.

P.G. : Du coup la decima a dû te combler ?
M : Oh oui ! Très content ! Je l’ai vu dans mon village. Je n’y croyais plus avant que Ramos ne nous sauve.

P.G. : Décris-nous l’ambiance pendant la Can ?
M : Moi, je préfère la Ligue des champions, clairement. Le Mali ne gagne jamais la Can ! Du coup, je ne vibre pas plus que ça pour cette compétition.

P.G. : Il doit bien avoir une équipe contre qui ça t’embête de perdre, non ?
M : Oui, la Côte-d’Ivoire et le Nigeria, ça m’ennuie.

P.G. : Quels joueurs africains trouves-tu les plus forts actuellement ?
M : Yaya Touré et André Ayew.

P.G. : Et au Mali ?
M : Notre capitaine Seydou Keita. Diabaté de Bordeaux est notre attaquant mais ce n’est pas très bon ! On a eu un grand joueur par contre. Mahammadou Diarra, qui est passé par Lyon et Madrid. Je l’aimais bien.

P.G. : Et sinon, quel joueur te fais rêver ?
M : Messi et CR7. Même si Messi est beaucoup plus fort que Cristiano.

P.G. : En tant que milieu défensif, qui t’impressionne ?
M : Il y en a beaucoup qui sont forts, je n’en vois pas un vraiment au-dessus du lot.

P.G. : Tu seras pour qui pour le prochain Euro ?
M : La France ! J’aime la France.

P.G. : Qui aimes-tu en équipe de France ?
M : Je n’aime pas Benzema déjà. Il n’a rien fait en bleu. J’aime beaucoup ce que fait Valbuena. Mais sinon, évidemment, en tant que Madrilène, je te dirais Varanne. J’aime aussi beaucoup Pogba.

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